La mammographie, un allié inattendu dans la prévention cardiovasculaire féminine

Les maladies cardiovasculaires (MCV) demeurent la principale cause de mortalité chez les femmes, devant le cancer du sein. Pourtant, la prévention cardiovasculaire féminine reste trop souvent défaillante, en raison d’outils de dépistage mal adaptés et d’une sous-représentation dans les essais cliniques. Un biomarqueur longtemps ignoré, la calcification artérielle mammaire (CAM), observable sur les mammographies de dépistage, pourrait bien changer la donne et s’impose comme un marqueur indépendant de risque cardiovasculaire..

Dans les années 1980, une relation entre CAM et diabète a été suggérée. la CAM correspond à une calcification médiale des artères mammaires, non obstructive (la sclérose médiale de Mönckeberg), distincte de l’athérosclérose intimale classique. Sa prévalence augmente fortement avec l’âge (10 % des femmes de 40 ans et jusqu’à 50 % chez les octogénaires) . Elles se manifestent sous forme de dépôts linéaires rappelant des rails parallèles.

Les premières études en 2011 ont démontré un lien significatif entre la CAM et la calcification des artères coronaires suggérant que la présence de CAM pourrait refléter une atteinte athéromateuse plus globale. [1] [2]

Les premières classifications de CAM ont été proposées en 4 catégories (0 à 3) pour évaluer la sévérité des CAM sur mammographie, basée sur la présence, l’apparence et le nombre de vaisseaux impliqués. Cette classification a servi dans diverses études cliniques pour explorer l’association entre la sévérité des CAM et les facteurs de risque cardiovasculaire ou les scores de calcium coronarien [3]

Score 0 : aucune calcification artérielle visible.

Score 1 : quelques calcifications punctiformes sans formes plus grossières.

Score 2 : calcifications plus grossières (type tram-track ou linéaires) impliquant moins de 3 vaisseaux.

Score 3 : calcifications sévères/tram-track dans ≥ 3 vaisseaux

Cette étude a montré une association significative avec le diabète, l’insuffisance rénale chronique et la multiparité, tandis que le tabagisme était paradoxalement moins fréquent chez les patientes présentant une CAM. La conclusion établit la CAM comme un marqueur de calcification médiale, distinct de l’athérosclérose intimale classique liée au tabac. Chez les femmes ménopausées ne recevant pas de traitement hormonal substitutif, la présence de CAM était associée à un risque de maladie coronarienne environ doublé [4]

De nombreuses études observationnelles ont depuis confirmé une association indépendante entre la CAM et les événements cardiovasculaires. Une cohorte de 12 761 femmes a montré une augmentation de 32 % du risque de maladie coronarienne en présence de CAM [5] . Une méta-analyse incluant plus de 33 000 femmes a rapporté une spécificité élevée (84–97 %), bien que la sensibilité demeure modérée (environ 50 %) [6]. Ces résultats renforcent le rôle potentiel de la CAM comme marqueur de risque cardiovasculaire, même en dehors des facteurs de risque traditionnels.

Dans une démarche de prévention active, le système de santé Northwell a instauré dès 2024 [7] le signalement systématique de la CAM dans les comptes-rendus de mammographie. Ce changement a conduit plus d’une femme sur deux (57 %) à consulter un professionnel de santé dans les 3 mois suivant le dépistage.

Les corrélations entre la CAM et les explorations coronaires (score calcique ou coronarographie) restent cependant hétérogènes, certaines études rapportant une relation faible voire absente. Cette discordance s’explique par des différences physiopathologiques (calcification médiale versus intimale), des variations méthodologiques et des populations étudiées distinctes. Ces éléments suggèrent que la CAM doit être considérée avant tout comme un marqueur pronostique vasculaire global, plutôt que comme un reflet direct de la charge athéroscléreuse coronarienne.[8]

Une des limites de la détection « humaine » de ces calcifications est le caractère subjectif du score semi-quantitatif des CAM. Depuis la publication des premières études établissant le lien entre la CAM et les événements cardiovasculaires, de nouvelles publications ont renforcé ces résultats et ouvert la voie à une application clinique plus large en particulier grâce à l’utilisation de systèmes automatises puis associés à de l’intelligence artificielle (IA) permettant une analyse quantitative plus objective des CAM .

Le logiciel CMAngio (logiciel d’intelligence artificielle conçu pour analyser les mammographies et détecter des calcifications artérielles mammaires), l’un des premiers systèmes validés, a démontré une sensibilité de 94 % et une spécificité de 96 % pour la détection automatique de la CAM [9]. Une étude rétrospective portant sur 18 092 femmes [10] a montré que la présence de CAM quantifiée par IA était associée à une augmentation du risque de mortalité (HR = 1,49) et d’événements cardiovasculaires majeurs (HR = 1,56). Chaque augmentation de 10 points du score de CAM entraînait une hausse significative du risque. Plus récemment, une étude publiée en décembre 2024 dans PLOS Digital Health [11] a montré qu’une augmentation d’un seul point du score de CAM était associée à une augmentation de 6 % de la probabilité de maladie cardiovasculaire athérosclérose modérée à élevée et à une augmentation de 2 % du risque d’événements cardiovasculaires majeurs.

Malgré ces données convaincantes, la CAM n’est pas encore systématiquement rapportée dans les comptes-rendus de mammographie. Les directives actuelles du Collège américain de radiologie la considèrent encore comme un élément facultatif. À l’inverse, la Société canadienne d’imagerie mammaire a, dès 2023, plaidé pour son signalement systématique.

La CAM offre un outil de dépistage cardiovasculaire simple, non invasif, sans coût additionnel ni irradiation, parfaitement adapté à un large public féminin. Elle peut s’intégrer dans un modèle de prévention individualisée, à partir d’un examen de routine, et déclencher un avis médical sur les mesures à prendre: évaluation lipidique, changements de mode de vie, avis cardiologique. L’analogie avec le score calcique coronaire (Agatston) est remarquable, et la CAM pourrait jouer un rôle complémentaire — voire équivalent — dans l’évaluation du risque cardiovasculaire chez la femme

Conclusion : Depuis plus d’une décennie, les données s’accumulent. Études de cohortes, méta-analyses et travaux récents utilisant l’intelligence artificielle convergent vers le même constat: la présence de CAM est associée à une augmentation significative du risque d’événements cardiovasculaires majeurs et de mortalité, indépendamment des facteurs de risque traditionnels. Les outils automatisés permettent désormais une quantification objective et reproductible, levant l’un des principaux freins à son utilisation clinique. Il est temps que radiologues, cardiologues et cliniciens reconnaissent le potentiel de la CAM, proposent un rapport standardisé sur le compte rendu de mammographie, proposant ainsi un levier de prévention féminine à fort impact. Cette démarche représente une avancée concrète vers une médecine plus préventive, plus personnalisée, et surtout, plus équitable pour les femmes et ainsi transformer un examen de dépistage oncologique déjà largement diffusé en outil de prévention cardiovasculaire féminine.

Références bibliographiques

[1] Peter F Schnatz , Kimberly A Marakovits, David M O'Sullivan  The association of breast arterial calcification and coronary heart disease Obstet Gynecol  2011 Feb;117(2 Pt 1):233-241.

[2]  Shah NR, Vogelzang RL, Kotsenas AL, et al. Mammographically detected breast arterial calcification: a marker of cardiovascular disease? AJR Am J Roentgenol. 2014;203(5):1119–1125.

[3] McLenachan S, et al. Breast arterial calcification on mammography and risk of coronary artery disease and cardiovascular risk factors. Clinical Radiology. 2019.

[4] Schnatz PF, Marakovits KA, O'Sullivan DM. The association of breast arterial calcification and coronary heart disease. Menopause. 2011;18(3):229–232.

[5] Iribarren C, Molloi S, Quesenberry CP Jr, et al. Breast arterial calcification and atherosclerotic cardiovascular disease. J Am Coll Cardiol. 2016;68(25):2523–2525.

[6] Shah NR, Vogelzang RL, Kotsenas AL, et al. Mammographically detected breast arterial calcification: a marker of cardiovascular disease? AJR Am J Roentgenol. 2014;203(5):1119–1125.

[7] Parikh NI, Cacciabaudo JM, Singh VP & Vincoff NS. Giving Women What They Want: Reporting Breast Arterial Calcification on Mammograms at Northwell Health System.
JACC: Advances. 2025;4(7):101914.

[8] Mori H, et al. Breast arterial calcification: a systematic review.Atherosclerosis. 2021 .

[9] (Calleja A, Rodriguez-Ruiz A, Lång K, et al. Automatic detection and quantification of breast arterial calcifications on mammograms using deep learning. European Radiology. 2021.

[10 ] Allen TS, Bui QM, Nerlekar N, et al. Automated Breast Arterial Calcification Score Is Associated With Mortality and Cardiovascular Outcomes in Women. JACC: Advances. 2024.

[11] Suzanne J Rose , Josette Hartnett , Zachary J Estep , Daniyal Ameen , Shweta Karki , Edward Schuster , Rebecca B Newman , David H Hsi . Measurement of breast artery calcification using an artificial intelligence detection model and its association with major adverse cardiovascular events PLOS Digit Health. 2024 Dec;3

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