Après un cancer du sein, quelle vie de femme ?

Il y a un moment, dans l’après-cancer, où l’on attend d’une femme qu’elle reprenne sa vie. Les traitements sont terminés, les rendez-vous médicaux s’espacent, les proches commencent à se rassurer. On parle de rémission, de surveillance, de retour à la normale. Pourtant, pour celle qui a traversé la maladie, cette période n’a rien d’un simple retour. Car ce qui s’est passé ne s’arrête pas avec la dernière chimiothérapie, la dernière radiothérapie ou la dernière intervention chirurgicale. Le cancer a laissé des traces dans le corps, bien sûr, mais aussi dans la représentation de soi, dans le rapport au temps, dans la confiance accordée à son propre corps et parfois dans la manière même d’habiter sa vie.

 

Pendant la maladie, tout est organisé autour de l’urgence. Il faut comprendre, décider, se soigner, supporter, attendre, recommencer. Le corps devient l’objet d’une attention médicale permanente. Il est examiné, palpé, photographié, opéré, traité. Il devient le lieu de la maladie mais aussi celui de la survie. La femme peut alors être amenée à mettre entre parenthèses une partie de ce qui faisait auparavant son identité. Elle n’est plus tout à fait la femme qu’elle était, mais elle n’est pas encore celle qu’elle sera après.

Cette suspension peut durer longtemps.

 

Et lorsque les traitements s’arrêtent, une autre temporalité commence, beaucoup plus difficile à identifier. Il n’y a plus nécessairement de protocole à suivre, plus de calendrier médical qui indique ce qu’il faut faire. Il faut alors réapprendre à vivre sans que la maladie occupe chaque espace de la journée. Or cette liberté retrouvée peut paradoxalement être angoissante. Tant que les soins sont là, quelque chose protège psychiquement : il y a des médecins, des examens, des traitements, des rendez-vous. Lorsque cette enveloppe disparaît, la femme peut se retrouver seule avec son corps et avec une question fondamentale : puis-je de nouveau lui faire confiance ?

 

Car le cancer introduit une rupture dans la relation que l’on entretient avec son propre corps. Avant la maladie, le corps peut être vécu comme allant de soi. Il peut être parfois critiqué, jugé trop gros, trop maigre, trop vieux, pas assez séduisant, mais il reste généralement familier. Après un cancer, il peut devenir étranger. Il n’est plus seulement le corps que l’on habite ; il est aussi celui qui a été malade, celui qui a porté une tumeur, celui qui a nécessité une opération, celui dont une partie a parfois été retirée.

 

Le sein occupe, dans cette expérience, une place particulière. Il est un organe du corps, mais il est aussi chargé d’une dimension symbolique et affective considérable. Il participe à l’image de la féminité, de la séduction, de la sexualité, de la maternité et du rapport au regard de l’autre. Sa transformation ou sa disparition peut donc être vécue comme une atteinte qui dépasse largement la dimension anatomique.

 

Certaines femmes parlent d’un sentiment d’étrangeté lorsqu’elles découvrent leur nouveau corps. D’autres évitent le miroir, la nudité ou certains vêtements. Certaines ne souhaitent pas que leur partenaire regarde leur cicatrice. D’autres, au contraire, éprouvent le besoin de la montrer, de la toucher, de l’apprivoiser. Il n’existe pas une manière juste de vivre cette transformation. Chacune doit trouver son propre chemin entre ce qu’elle a perdu, ce qui a été reconstruit et ce qu’elle peut progressivement réinvestir.

 

La reconstruction mammaire peut être importante pour certaines femmes, mais elle ne constitue pas nécessairement une reconstruction psychique. Un sein reconstruit peut permettre de retrouver une silhouette familière sans restituer pour autant les sensations antérieures. Il peut être médicalement satisfaisant et rester psychiquement difficile à intégrer. À l’inverse, certaines femmes peuvent progressivement investir leur corps transformé sans ressentir le besoin de retrouver exactement celui d’avant. Ce qui importe alors n’est pas seulement l’apparence du corps, mais la possibilité de se le réapproprier.

 

Après avoir été longtemps soigné par d’autres, il faut redevenir propriétaire de son propre corps.

Cette réappropriation est d’autant plus complexe que la peur de la récidive peut demeurer très présente. La fin des traitements ne signifie pas nécessairement la fin de l’angoisse. Pour certaines femmes, elle marque même le début d’une nouvelle inquiétude. Chaque douleur devient susceptible d’être interprétée. Chaque fatigue peut faire surgir le doute. Un examen médical peut réactiver une peur qui semblait pourtant éloignée. Le corps n’est plus vécu comme un espace neutre : il devient un corps à surveiller.

Cette hypervigilance transforme parfois profondément le rapport au présent. Il devient difficile de se projeter dans un avenir lointain. Faire des projets peut être accompagné d’une pensée silencieuse : « Et si… ? » Le cancer introduit brutalement la conscience de la fragilité et de la finitude dans une existence qui pouvait auparavant sembler relativement prévisible.

 

Certaines femmes décrivent alors un rapport au temps radicalement différent. Elles veulent profiter davantage, ne plus remettre certaines choses à plus tard, vivre plus intensément. D’autres, au contraire, ont du mal à se projeter, comme si une partie d’elles-mêmes restait suspendue à la prochaine consultation. Entre ces deux mouvements, il y a toute la complexité de l’après-cancer : le désir de vivre pleinement et la difficulté à croire que l’avenir peut redevenir suffisamment sûr pour être investi.

 

À cette transformation du rapport au corps et au temps s’ajoute souvent une transformation de la sexualité.

Pendant les traitements, le désir peut se mettre en retrait. La fatigue, les douleurs, les bouleversements hormonaux, la perte de cheveux, la chirurgie ou simplement la nécessité de consacrer toute son énergie à survivre peuvent éloigner la question sexuelle. Et lorsque les traitements se terminent, le désir ne revient pas nécessairement avec eux.

 

Il ne suffit pas de déclarer que l’on est guérie pour redevenir immédiatement disponible au désir.

 

Le corps a été médicalisé. Il a été exposé au regard des soignants. Il a été touché pour être examiné, opéré, traité. Il peut devenir difficile de le retrouver comme un corps érotique, comme un corps qui peut être désiré et qui peut désirer.

 

La sexualité suppose une certaine disponibilité psychique. Elle suppose de pouvoir se laisser aller, perdre un peu le contrôle, habiter ses sensations, accepter le regard de l’autre. Or le cancer peut avoir appris exactement l’inverse : surveiller, contrôler, anticiper, se protéger.

 

Comment alors retrouver l’abandon nécessaire au désir ?

Cette question concerne également le partenaire. Lui aussi a traversé quelque chose. Il a pu avoir peur de perdre la femme qu’il aime. Il a pu devenir aidant, accompagnant, protecteur. Il peut ensuite éprouver des difficultés à retrouver une position d’amant. Il peut craindre de faire mal, de toucher une zone douloureuse, de réveiller un souvenir traumatique. Il peut également ne plus savoir comment regarder le corps de sa compagne sans que son regard soit immédiatement associé à la maladie.

 

Le couple doit alors effectuer un déplacement subtil : passer de la relation de soin à la relation amoureuse. Cela demande parfois du temps.

 

Il faut pouvoir parler de ce qui fait peur, de ce qui fait mal, de ce qui donne envie et de ce qui n’en donne plus. Il faut pouvoir retrouver progressivement une intimité qui ne soit pas uniquement sexuelle. Se toucher sans nécessairement faire l’amour. Se regarder. Se redécouvrir. Réintroduire de la sensualité là où le corps a été longtemps associé à la médecine.

 

Car la sexualité après un cancer n’est pas simplement une question de reprise des rapports sexuels. Elle touche à la possibilité de se sentir à nouveau vivante dans son corps.Et cette dimension est essentielle.

 

Une femme peut avoir survécu au cancer tout en ayant le sentiment d’avoir perdu une partie de sa féminité. Non pas parce que la féminité aurait réellement disparu, mais parce que l’image qu’elle en avait a été profondément ébranlée. Le sein malade, le sein opéré, le sein reconstruit ou absent peuvent devenir le support d’une interrogation plus vaste : « Est-ce que je suis encore la femme que j’étais ? »

 

La réponse ne consiste pas à lui demander de retrouver son ancien corps ou de « passer à autre chose ». Elle consiste plutôt à lui permettre d’inventer une nouvelle relation à elle-même.

 

Il y a quelque chose de profondément psychique dans cette reconstruction. Il ne s’agit pas d’effacer les traces de la maladie, mais de faire en sorte qu’elles cessent progressivement d’occuper toute la place. Une cicatrice peut rester présente sans être constamment vécue comme une blessure. Un sein peut avoir changé sans que la femme ait à se définir par cette transformation.

L’enjeu est de pouvoir intégrer ce qui est arrivé dans son histoire sans que cette histoire devienne son identité.

 

Car c’est peut-être l’une des grandes difficultés de l’après-cancer : continuer à être une femme lorsque tout le monde continue à vous regarder comme une ancienne malade.

 

Les proches peuvent rester inquiets longtemps après la fin des traitements. Ils demandent si tout va bien, surveillent, commentent la fatigue, s’inquiètent au moindre symptôme. Parfois avec beaucoup d’amour, mais au risque de maintenir la femme dans une identité de personne fragile.

 

Or il arrive un moment où elle a besoin que l’on cesse de la protéger.

 

Elle a besoin de retrouver le droit d’être simplement elle-même.

 

De travailler, de sortir, de voyager, de faire l’amour, de rire, de se plaindre pour autre chose, de se préoccuper de choses ordinaires. Elle a besoin que le cancer redevienne une partie de son histoire et non le centre permanent de son identité.

 

Cela ne signifie pas oublier.Cela signifie intégrer.

 

Il existe une différence fondamentale entre vivre avec l’histoire d’un cancer et vivre comme si l’on était encore malade.

 

La première permet de continuer.La seconde peut enfermer.

 

C’est pourquoi l’après-cancer mérite d’être pensé comme un véritable temps psychique. Un temps au cours duquel la femme peut faire le deuil de certaines choses : le corps d’avant, l’insouciance d’avant, parfois un projet de maternité, parfois une certaine représentation de la féminité ou de la sexualité. Ces deuils ne sont pas des échecs. Ils sont parfois nécessaires pour pouvoir investir autre chose.

 

Il ne s’agit pas de demander à une femme de transformer son cancer en expérience positive. Toutes les épreuves ne produisent pas nécessairement une « belle leçon de vie ». Certaines laissent de la colère, de l’injustice, de la peur. Et ces émotions ont leur place.

 

La guérison psychique n’est pas l’obligation d’être reconnaissante d’avoir survécu.

Elle peut simplement être la possibilité de retrouver suffisamment de liberté intérieure pour que la maladie ne décide plus de tout.

Retrouver une vie de femme après un cancer du sein, ce n’est donc pas nécessairement retrouver la femme d’avant.

 

C’est parfois accepter de devenir une femme différente, avec un corps différent, une conscience différente de sa vulnérabilité, un rapport au temps différent, mais avec la possibilité de retrouver du désir, du plaisir, de l’amour et des projets.

 

Il ne s’agit plus seulement de demander : « Êtes-vous guérie ? »

 

Mais aussi : « Comment vivez-vous maintenant ? »

 

Parce que la médecine peut avoir sauvé une vie sans avoir encore permis de retrouver pleinement une existence.

 

Et entre survivre et vivre, il existe tout un chemin.

 

Un chemin intime, parfois long, parfois douloureux, au cours duquel une femme peut progressivement cesser de regarder son corps comme le lieu où la maladie a eu lieu pour recommencer à le ressentir comme le lieu où sa vie continue.

 

Son corps n’est plus celui d’avant.

 

Mais il est encore le sien.

 

Et peut-être que retrouver une vie de femme commence précisément là : dans cette possibilité de se réapproprier un corps qui n’est plus seulement le témoin de ce qui a été perdu, mais aussi celui de ce qui demeure.

 

Un corps vivant.

Un corps désirant.

Un corps capable d’aimer et d’être aimé.

Un corps qui, malgré les traces, n’a pas cessé d’être une femme.

 
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