Dans les parcours d’infertilité et de PMA, la parole masculine reste souvent périphérique. L’homme est là, présent, engagé, mais rarement interrogé dans ce qu’il traverse intimement. Qu’il soit porteur du diagnostic d’infertilité, qu’il accompagne une compagne médicalisée, ou qu’il vive l’après — l’échec ou l’enfant obtenu — son vécu psychique demeure peu nommé.
Or, l’infertilité et la PMA ne sont jamais neutres pour les hommes. Elles déplacent les repères identitaires, transforment le rapport au corps, au désir, à la paternité et au couple. Elles produisent des silences, des ajustements, parfois des blessures invisibles.
Ce texte propose de rendre audible cette expérience masculine, dans sa complexité et ses contradictions. Non pour opposer les vécus, mais pour reconnaître que l’infertilité est toujours une épreuve relationnelle et existentielle, qui transforme durablement ceux qui la traversent.
L’homme quand il est infertile
Chez l’homme infertile, l’annonce ne tombe pas seulement sur un corps, elle s’abat sur une identité. Elle touche un endroit rarement exploré, rarement nommé : celui de la virilité silencieuse, héritée, implicite, jamais vraiment interrogée. Être infertile, pour un homme, n’est pas seulement ne pas pouvoir procréer. C’est parfois avoir le sentiment d’avoir failli à une mission archaïque, celle de transmettre, d’engendrer, de continuer la lignée.
Souvent, l’homme ne pleure pas immédiatement. Il rationalise, minimise, cherche une cause technique, un chiffre à corriger. Les mots médicaux – azoospermie, oligospermie, altération – deviennent des remparts. Mais derrière eux, quelque chose se fissure. Une honte sourde peut s’installer, discrète mais tenace, car la stérilité masculine demeure un tabou social. Elle contredit l’image du masculin puissant, fécond, capable. Elle confronte à une vulnérabilité rarement autorisée.
Beaucoup d’hommes infertiles vivent leur corps comme un corps défaillant, parfois traître. Le sperme, symbole invisible mais central, devient source d’angoisse, de contrôle, de comparaison. Le rapport au sexe peut se transformer : désir en berne, peur de ne plus être « suffisant », sexualité envahie par le sentiment d’inutilité reproductive. Certains se coupent émotionnellement, d’autres surinvestissent le soutien à leur compagne, comme pour compenser.
Il y a aussi la peur de perdre l’autre. Peur qu’elle regrette, qu’elle se détourne, qu’elle choisisse ailleurs ce que lui ne peut offrir. Même lorsque cette peur n’est jamais formulée, elle habite les silences. L’homme infertile porte souvent seul cette culpabilité imaginaire, même quand sa partenaire ne la lui renvoie pas. Il se sent responsable de la souffrance du couple, du temps qui passe, des renoncements à venir.
Et pourtant, dans cette traversée, certains hommes réinventent leur masculinité. Ils découvrent une autre manière d’être homme : dans la présence, dans la fiabilité émotionnelle, dans la capacité à accueillir la perte sans s’effondrer. Mais ce chemin est long, solitaire, et rarement accompagné.
L’homme quand il n’est pas la cause de l’infertilité mais qu’il traverse une PMA avec sa compagne
Lorsque l’homme n’est pas biologiquement à l’origine de l’infertilité, sa souffrance est souvent invisible. Socialement, médicalement, psychiquement, il est relégué à une place de second plan. Il n’est pas celui dont le corps est ausculté, stimulé, ponctionné. Pourtant, il est profondément engagé dans l’épreuve.
Il peut se sentir à la fois impuissant et coupable : impuissant face à la douleur de sa compagne, coupable d’être « fonctionnel » quand elle ne l’est pas. Cette asymétrie crée parfois un malaise difficile à nommer. Il voudrait porter à sa place, partager la charge corporelle, mais ne le peut pas. Alors il soutient, organise, rassure, parfois jusqu’à s’oublier.
Beaucoup d’hommes dans cette position adoptent une posture de solidité absolue. Ils deviennent le pilier, le rationnel, celui qui tient quand l’autre vacille. Mais cette solidité a un coût. Elle empêche l’expression de leurs propres peurs : peur de l’échec, peur de la répétition des tentatives, peur de voir leur couple s’épuiser, peur aussi de ne pas reconnaître leur partenaire dans ce corps médicalisé, souffrant, changé.
Le désir peut se transformer, parfois se figer. La sexualité devient programmée, puis marginalisée. L’homme peut se sentir exclu d’un processus qui se déroule essentiellement dans le corps de l’autre. Il est là, mais à côté. Présent, mais périphérique. Cette place ambiguë peut générer un sentiment de solitude intense, rarement reconnu par l’entourage.
Il y a aussi le conflit intérieur entre l’espoir et la loyauté. Espérer que ça fonctionne, tout en se préparant à l’échec pour protéger l’autre. Certains hommes se taisent pour ne pas ajouter du poids, croyant que leur silence est un acte d’amour. Mais ce silence, accumulé, peut devenir une distance émotionnelle.
Et pourtant, ces hommes aussi sont en PMA. Ils traversent une épreuve existentielle : celle de devenir père sans certitude, sans maîtrise, parfois sans reconnaissance. Lorsqu’ils parviennent à déposer leurs émotions, à exister autrement que comme soutien, ils permettent au couple de redevenir un espace vivant, et non uniquement un lieu de lutte
Il y a un moment dont on parle peu : l’après.
L'homme après la PMA
Après les tentatives, après l’attente, après les espoirs projetés sur des dates, des chiffres, des protocoles. L’après n’est jamais neutre. Il laisse une empreinte durable dans la psyché masculine, qu’il y ait eu un enfant ou non.
L’homme après l’échec de la PMA
Quand la PMA échoue, l’homme se retrouve souvent face à une fatigue existentielle qu’il n’avait pas anticipée. Pas seulement la déception, mais l’usure. Une lassitude profonde, silencieuse, faite de renoncements successifs. Il peut ressentir une forme de vide, comme si toute l’énergie psychique avait été mobilisée pendant des mois — parfois des années — pour un objectif désormais hors d’atteinte.
Beaucoup d’hommes vivent l’échec dans une dissociation émotionnelle. Ils continuent à fonctionner, à travailler, à soutenir, mais quelque chose s’est refermé à l’intérieur. Le deuil est rarement ritualisé. Il n’y a pas de reconnaissance sociale de ce qui a été perdu : un enfant imaginaire, une projection de soi, une continuité symbolique. Alors le deuil reste suspendu, inachevé.
Certains hommes développent une colère sourde : contre le corps, contre la médecine, contre l’injustice, parfois même contre la partenaire — colère immédiatement réprimée, car jugée illégitime. D’autres s’effacent, se replient, acceptent sans vraiment consentir. Ils disent « ça ira », mais leur désir s’est déplacé, affaibli, parfois anesthésié.
Le couple, à ce stade, devient un miroir délicat. L’homme peut craindre que la relation ne survive pas à ce vide. Il peut aussi découvrir, avec stupeur, que son identité ne se résume pas à la paternité empêchée. Mais cette reconstruction est lente. Elle suppose de redéfinir le sens, de revisiter les projets, de réinventer une fécondité autrement — symbolique, créative, relationnelle — sans que cela soit une consolation forcée.
L’homme après l’enfant
Quand l’enfant arrive après un parcours de PMA, l’homme n’entre pas dans la paternité comme les autres. La joie est là, souvent immense, mais elle est traversée par des strates émotionnelles complexes. Il peut y avoir de la gratitude, mais aussi de l’incrédulité. Comme si le corps et la psyché mettaient du temps à croire que c’est enfin réel.
Beaucoup d’hommes restent marqués par l’angoisse de la perte. Même après la naissance, une vigilance excessive peut persister : peur que tout s’effondre, que le bonheur soit fragile, conditionnel. La parentalité s’accompagne parfois d’une pression intérieure intense : il faut réussir, réparer, compenser tout ce qui a été traversé. Être un père irréprochable, comme pour justifier le combat.
Le rapport au corps et à la sexualité n’est pas toujours immédiatement apaisé. Le désir peut revenir lentement, chargé encore des traces de la médicalisation, du contrôle, de la peur de mal faire. Certains hommes découvrent aussi une émotion inattendue : une tristesse diffuse pour l’homme qu’ils étaient avant, plus insouciant, plus naïf.
Il arrive que l’enfant ne comble pas tout. Et cette pensée, souvent taboue, peut provoquer une culpabilité intense. L’homme se demande alors s’il a le droit de ressentir encore des manques, alors que le but semble atteint. Pourtant, la PMA laisse des cicatrices psychiques, même lorsque l’issue est heureuse.
Après l’échec comme après l’enfant, l’homme a besoin d’un espace pour déposer ce qu’il a traversé. Un espace où il n’est ni le coupable, ni le héros, ni le pilier silencieux. Simplement un sujet, affecté, transformé.
