Santé mentale et AMP : des liens bidirectionnels à mieux prendre en compte

L'infertilité est définie par l'Organisation Mondiale de la Santé comme « une maladie du système reproducteur définie par l’incapacité d’obtenir une grossesse clinique après 12 mois ou plus de rapports sexuels non protégés ». Elle est considérée comme un problème de santé publique majeur puisqu’elle entraîne des conséquences physiques, psychiques, mais également économiques et sociales.
Si les parcours d'Aide Médicale à la Procréation (AMP) permettent de répondre à la demande d’un couple ou d’une femme seule en situation d’infertilité, ils peuvent avoir des conséquences considérables sur la santé mentale, et exacerber des vulnérabilités préexistantes.
Cet article se propose d'explorer les liens bidirectionnels entre les troubles psychiatriques et les parcours d'Aide Médicale à la Procréation. Comment les troubles psychiatriques influencent-ils le déroulement et l'issue des parcours d'AMP ? Et inversement, dans quelle mesure les parcours d'AMP peuvent-ils impacter la santé mentale des femmes et de leur partenaire ? Cet article se propose d'examiner ces questions, en tenant compte de l'évolution des pratiques, des enjeux sociétaux et de l'élargissement récent des indications de l’AMP avec la Loi de Bioéthique de 2021, afin de repenser la prise en charge globale des femmes dans ces parcours de soin.

Épidémiologie de l'infertilité et des troubles psychiatriques

 D’après les données de l’Observatoire de l’Épidémiologie de la Fertilité en France (OBSEFF), 15 à 25% des couples sont concernés par une infertilité, soit 3,3 millions de personnes en France (1). Dans la dernière Enquête Nationale Périnatale (ENP 2021), en France, 6,1% des femmes ont donné naissance à un bébé à la suite d’un parcours AMP, et 4,7% ont eu une Fécondation In Vitro (FIV) ou une Insémination Artificielle. De plus, la part des grossesses avec don d’ovocytes augmente, en lien avec les évolutions réglementaires, en particulier la Loi Bioéthique de 2021 (2).
Une fois que les couples sont inscrits dans un parcours d’AMP, il est intéressant de noter que 23% d’entre eux abandonnent prématurément le parcours en raison de la lourdeur perçue des traitements (3), et près d’un tiers terminent le parcours sans naissance vivante (4), entraînant des difficultés en lien avec le deuil d’une parentalité (5).
Les pathologies psychiatriques constituent des affections fréquemment observées au sein de la population générale. En France, durant l’année 2021, environ 12,5 % des individus âgés de 18 à 85 ans ont rapporté avoir vécu un épisode dépressif caractérisé (EDC), avec une prévalence plus marquée chez les femmes que chez les hommes (6). Les troubles anxieux ont également une prévalence importante, puisque d'après la Haute Autorité de Santé (HAS), 15 % des adultes âgés de 18 à 65 ans présentent des troubles anxieux sévères sur une année donnée, et 21 % en présenteront au moins un au cours de leur vie.
Une méta-analyse, portant sur 9679 femmes en situation d’infertilité, a retrouvé une prévalence de dépression à 44% dans les pays à faible et moyen niveau socio-économique, et à 28 % dans les pays à haut niveau socio-économique (7). La prévalence de dépression était plus élevée chez les femmes en situation d’infertilité que dans la population générale, et en particulier dans les pays à faibles revenus. Dans le même sens, les femmes en parcours d’AMP auraient 5 à 6 fois plus de risques de présenter un trouble du comportement alimentaire (TCA) en comparaison aux femmes de la population générale (8,9).
Cela souligne l’importance de la mise en place de mesures ciblées au sein de cette population : une évaluation en début de parcours, un repérage des vulnérabilités psychiques et troubles psychiatriques, et un accompagnement spécifique de ses patients.

Effet du parcours AMP sur la santé psychique 

Évolution des manifestations psychiatriques au cours de parcours d’AMP

Les troubles psychiatriques diagnostiqués chez les personnes engagées dans un parcours d’AMP révèlent des dynamiques complexes, et leur intensité fluctue tout au long du parcours.
Au cours du traitement, une dégradation de l'humeur est fréquemment observée, notamment au moment du prélèvement ovocytaire et du transfert embryonnaire (10). Les symptômes restent stables pendant la phase d'attente précédant le test de grossesse (11), correspondant à une période d’espoir. Classiquement, les symptômes dépressifs diminuent après le succès d’un cycle d’AMP, mais augmentent après un échec. Ainsi, 10 à 25 % des femmes présentent des symptômes dépressifs cliniquement significatifs après un échec et des symptômes subcliniques peuvent persister pendant des mois (12).
L'anxiété tend également à se majorer au cours du processus, avec des acmés lors de la stimulation ovarienne, de la ponction ovocytaire et du transfert embryonnaire. Ensuite, elle augmente progressivement jusqu’au test de grossesse (12–14). Elle ne retourne à des niveaux similaires ou inférieurs au niveau anxieux de base qu’après une tentative réussie, et cela indépendant du nombre de tentatives antérieures (12). Cependant, une fois la grossesse obtenue, certaines femmes peuvent continuer à éprouver une anxiété liée à la viabilité de la grossesse et à la santé du fœtus (15). De façon plus spécifique, le traitement hormonal délivré aux patientes en parcours d’AMP peut avoir des effets sur leur stabilité thymique (16).
En cas d’arrêt du parcours d’AMP, sans l’obtention d’une grossesse, après un ou plusieurs échecs de cycle, l'anxiété et la dépression sont plus élevées chez les patientes en comparaison à la période avant le traitement d’infertilité (12).
La période périnatale, et notamment la période du post-partum est également particulièrement à risque sur le plan psychiatrique. Une étude de cohorte danoise a suivi plus de 41 000 femmes en parcours d’AMP et a retrouvé que celles n'ayant pas obtenu de naissance vivante présentaient un risque plus faible de dépression unipolaire que celles ayant finalement obtenu une grossesse puis accouché (17). Ce risque restait élevé jusqu'à un an après la naissance.
Ces données mettent en évidence la nécessité d'une surveillance attentive de la santé mentale des patientes tout au long du parcours d’AMP, pendant la grossesse et dans le post-partum. Une prise en charge individualisée et tenant compte des spécificités de chaque étape du parcours est nécessaire.

Certains facteurs de vulnérabilité sont à repérer et à prendre en compte :

Les antécédents psychiatriques et histoire de violences conjugales

Les antécédents de troubles psychiatriques (épisode dépressif caractérisé, trouble anxieux, trouble bipolaire ou schizophrénie) constituent un facteur de vulnérabilité significatif chez les femmes en parcours AMP. Ces troubles préexistants peuvent influencer la manière dont elle réagissent au stress, à l'incertitude et aux échecs inhérents à ce parcours.
Les violences conjugales étant un des facteurs de risque majeur de trouble psychiatrique en période périnatale, une recherche systématique de celles-ci semble indispensable lors d’un parcours d’AMP.  

L’histoire obstétricale

Dans une cohorte canadienne de 786 064 patientes, la subfertilité (c’est-à-dire le fait d’avoir consulté pour infertilité mais d’avoir obtenu une grossesse spontanée) était associée à un risque légèrement augmenté de troubles dépressifs et anxieux dans le post-partum (18).
Une revue systématique retrouve que les femmes ayant vécu une mort fœtale intra utérine (MFIU) ou une fausse couche (FC) sont plus à risque de présenter un EDC, un trouble anxieux ou un état de stress post-traumatique dans l’année suivant la perte (19). Ainsi, les femmes ayant des antécédents de perte ou de deuil périnatal sont plus à risque lors du parcours d’AMP au cours duquel cette expérience peut être réactivée.

Le parcours d’AMP 

Le parcours d’AMP est intrinsèquement porteur de facteurs de stress qui peuvent profondément affecter la santé mentale des patientes : médicalisation du processus de conception, attente, incertitude quant à l'issue de l’AMP et échecs. Chaque tentative échouée est un facteur de risque de dégradation psychique. L’étude de Verhaak et al. estime que 10 à 25 % des femmes présentent des symptômes dépressifs cliniquement significatifs après un échec (12). Une étude de cohorte danoise composée de 98 320 femmes prise en charge par AMP entre 1973 et 2008 retrouve que celles n'ayant pas obtenu de naissance présentent un risque accru d'hospitalisation en psychiatrie pour abus d'alcool et de substances ou trouble psychotique, comparativement aux femmes ayant accouché (20). En revanche, le risque de troubles affectifs est diminué chez les femmes n'ayant pas accouché après une prise en charge en AMP (20).

Le parcours d’AMP chez les patientes présentant un trouble psychiatrique

Préparer un projet de grossesse

Le taux de fécondité est diminué chez les patientes atteintes de trouble psychiatrique chronique

Par ailleurs, les patientes atteintes de schizophrénie, de trouble bipolaire et de TCA ont un indice de fécondité moins important qu’en population générale. Une étude suédoise a montré que les patients présentant une pathologie psychiatrique sévère avaient significativement moins d'enfants par rapport à leurs frères et sœurs non malades (21). Dans le même sens, une étude de cohorte britannique a mis en évidence que les femmes en âge de procréer (15 à 44 ans), atteintes de troubles psychotiques, avaient un taux général de fécondité inférieur à celui des sujets témoins, en particulier chez les femmes âgées de 25 ans et plus (22). Cette diminution de la fécondité était présente, mais moins marquée chez les femmes atteintes de trouble bipolaire (22).

L’influence des traitements psychotropes sur la fécondité et le développement ultérieur de l’enfant

Les antipsychotiques, traitements de la schizophrénie et de certains troubles bipolaires, peuvent provoquer une hyperprolactinémie, à l’origine d’une altération de la fertilité temporaire et réversible. Environ 45% des femmes sous antipsychotiques présentent une aménorrhée et/ou oligoménorrhée (23). La nidation serait également altérée par les modifications hormonales engendrées (24). Ces propos sont cependant à prendre avec des pincettes car une étude retrouve des résultats contradictoires (22). Par ailleurs, certains traitements comme le valproate (un traitement utilisé dans le trouble bipolaire) engendrent des risques tératogènes majeures, mais également des troubles neurodéveloppementaux chez les enfants exposés in utero. Des preuves émergentes indiquent que le valproate peut également augmenter le risque de troubles neurodéveloppementaux chez les enfants nés de pères exposés au valproate avant la conception (25).

Les pathologies psychiatriques ont-elles une influence sur le succès de l’AMP ?

 

C’est une question que se posent souvent les patientes. Chez celles présentant une dépression ou un trouble anxieux, une méta analyse datant de 2011 concluait à l’impact limité du stress, de l’anxiété et de la dépression sur les résultats de l’AMP. De légères associations négatives mais statistiquement significatives ont été trouvées entre le stress, l'anxiété état ou trait et le taux de grossesse clinique. En revanche, l’association était non significative entre la dépression et le taux de grossesse clinique (26).

 

Un accompagnement spécifique est à prévoir pour les femmes en AMP présentant des troubles psychiatriques

Il est essentiel d’anticiper la grossesse chez les femmes présentant des pathologies psychiatriques. Chaque pathologie nécessitera une évaluation adéquate, et il est capital de s’assurer de la stabilité de la pathologie et de la rémission des symptômes avant d’entamer toute démarche d’AMP. Il est crucial d’ajuster le traitement psychotrope en cas de projet d’AMP si celui-ci interfère avec la fertilité ou est contre-indiqué en cas de grossesse.
Le projet de grossesse et l’engagement dans un parcours d’AMP peut être, pour certaines patientes, l’occasion d’une moindre adhésion voire de l’arrêt des soins psychiatriques par peur d’être stigmatisées. La prise en charge du parcours d’AMP chez les femmes souffrant de troubles psychiatriques nécessite donc une approche personnalisée, adaptée à la pathologie psychiatrique, une collaboration étroite entre les différents professionnels de santé (psychiatre, obstétricien, biologiste) et une attention particulière à la santé globale de la patiente.

Parcours d’AMP : quelle est la place des soins psychiques ?

Les recommandations actuelles en matière d’AMP intègrent de plus en plus la dimension psychique de ce parcours, sans proposer un protocole univoque (27).  Dans le même sens, la loi de bioéthique de 2021 stipule que les équipes médicales des centres d'AMP doivent inclure au moins un psychiatre, un psychologue ou un infirmier ayant une formation ou une expérience en psychiatrie (Art. L. 2141-10) ; sans pour autant expliciter la nécessité d’une évaluation psychologique ou psychiatrique systématique en début de parcours.
Cette absence de recommandations claires et explicite soulève des questions quant à l'homogénéité de la prise en charge psychique dans les différents centres d'AMP. Le guide de l’European Society of Human Reproduction and Embryology (l'ESHRE) 2015 a d’ailleurs souligné que l'accès aux soins psychologiques ou psychiatriques peut être limité par des facteurs organisationnels, financiers ou géographiques.

Vers une perspectives de soins psychiatriques intégrés

L’intérêt d’une évaluation psychiatrique systématique en amont du parcours.

La prise en charge psychologique aurait un impact sur l’issus du parcours d’AMP. Une méta analyse de 2023 a cherché à évaluer l’effet des interventions psychologiques sur les taux de grossesses chez les femmes infertiles en AMP. 25 essais contrôlés randomisés ont été inclus, ce qui représente 4173 patientes. L’étude retrouve que le fait de bénéficier d’une intervention psychologique augmente les chances de grossesses avec un risque relatif de 1,3. Les analyses de sous-groupes montrent que le type de psychothérapie peut influencer les résultats (28). De plus, une étude américaine a retrouvé que le risque relatif de présenter une dépression post-partum (DPP) était diminué lorsqu’une évaluation psychologique était systématiquement réalisée dès le début du parcours d’AMP chez la femme (et plus particulièrement au début de la stimulation hormonale) (29).
Parmi les patientes présentant des pathologiques psychiatriques chroniques (schizophrénie, trouble bipolaire, trouble du comportement alimentaire), une évaluation psychiatrique au début du parcours d’AMP est nécessaire afin d’évaluer la stabilité psychiatrique et la rémission des symptômes ainsi que la compatibilité des traitements, avant de d’entamer ce parcours.
Enfin, une dégradation thymique, une recrudescence anxieuse ou encore une décompensation d’un trouble psychiatrique chronique est fréquente au cours du parcours d’AMP, il est donc important d’avoir une idée précise de l’état psychique des patientes et qu’elles puissent bénéficier d’une évaluation psychiatrique systématique en amont du parcours.

La coordination des soins psychiatriques et non psychiatriques.

L’AMP mobilise intensément le corps (examens invasifs, traitements hormonaux,…) et le psychisme (espoirs, attentes, désir d’enfant, ambivalence, échec,…). Chez les patientes atteintes de troubles psychiatriques ces dimensions se superposent à une vulnérabilité liée à la pathologie mentale. Les troubles peuvent altérer l’observance médicale, la compréhension des protocoles, ou les capacités d’adaptation et de coping nécessaires lors de ces parcours.
À l’inverse, les traitements hormonaux peuvent aggraver des troubles psychiques. Les étapes du parcours d’AMP peuvent favoriser l’apparition de symptômes psychiatriques mais également de complications somatiques, comme par exemple le syndrome d’hyperstimulation ovarienne (SHO), les douleurs pelviennes, la prise de poids, les nausées/vomissements, le risque d’infection ou de métrorragies,… qui sont autant d’expériences susceptibles de déstabiliser les patientes (30).
Une approche pluridisciplinaire est indispensable, incluant gynécologues, psychiatres, biologiste, sage-femmes, psychologues et médecins traitants.

Les modèles de soins intégrés

Face aux enjeux éthiques majeurs que soulève un parcours d’AMP chez les patients ayant des troubles psychiatriques, des modèles de soins intégrés paraitraient pertinents afin d’articuler de manière coordonnée l’accompagnement global, psychiatrique et non psychiatrique, en réduisant les ruptures de soins et en favorisant l’équité d’accès à l’AMP de cette population.
La psychiatrie périnatale est désormais une surspécialité à part entière ouverte aux psychiatres de l’adulte et de l’enfant. Elle s’intéresse aux pathologies psychiatriques maternelles, aux interactions mère-bébé et aux traumatismes réactivés en période périnatale ou engendrés par la grossesse et/ou l’accouchement. Des unités de psychiatrie périnatale pourraient être affiliées à chaque centre d’AMP dans le but de prendre en charge les mères dès l’anté-conceptionnel et de pouvoir les suivre par la suite pendant leur grossesse. Cela permettrait une continuité des soins qui fait défaut actuellement puisque les prises en charges du pré-conceptionnel et de la grossesse sont dissociées.

Pour conclure,
L’infertilité est considérée comme un problème de santé publique majeur et touche une proportion importante de la population en France. Elle entraîne des conséquences physiques, psychiques, sociales et économiques. L’AMP peut se présenter comme un véritable facteur de stress et peut acutiser des vulnérabilités psychiques pré-existantes voir révéler des troubles psychiatriques.
A l’inverse, une attention particulière devra être portée aux patientes présentant des antécédents psychiatriques en amont du parcours d’AMP, puisqu’elles seront plus à risque de présenter des troubles psychiatriques pendant le parcours et dans la période périnatale, si une grossesse est obtenue.
De plus, les échecs répétés de cycle d’AMP favorisent la dégradation de la santé psychique et l’absence de grossesse au décours est pourvoyeuse de dépressions.  
Ainsi, il existe un lien bidirectionnel très fort entre AMP et santé mentale.
L’intégration systématique d’une évaluation psychologique et psychiatrique en amont du parcours paraît indispensable. Elle permettrait de dépister précocement les patientes à risque sur le plan psychiatrique, d’adapter ou d’instaurer des traitements si nécessaire, de coordonner les interventions pluridisciplinaires et d’assurer un suivi continu, ce que jusqu’à la période post-natale.  
L’inclusion de la dimension psychique et psychiatrique parait donc cruciale pour améliorer la prise en charge des patientes en parcours d’AMP et penser l’arrivée d’un potentiel bébé, dans les meilleures conditions, dès l’anté-conceptionnel.

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