Antitranspirants et cancer du sein : ne jetez pas vos déodorants !

Emmanuel BARRANGEREmmanuel BARRANGER

Après la publication en septembre 2016 dans la revue International Journal of Cancer par des chercheurs suisses qui ont a établi chez la souris un lien entre le cancer du sein et les sels d’aluminium (1), la polémique contre les déodorants ou plus précisément contre les sels d’aluminium présents dans les anti-transpirants reprend vigoureusement.

L’aluminium qui est le 3e élément le plus abondant (8 %) dans la croute terrestre après l’oxygène et le silicium est un élément métallique naturellement présent dans l’environnement, dans les sols et les eaux, y compris celles destinées à la consommation humaine. Il est très utilisé dans l’industrie du bâtiment, l’agro-alimentaire (emballage, conservation, colorants, additifs…), la fabrication d’ustensile de cuisine, en pharmacie (pansements gastriques, anti-acides, verre pharmaceutique), produits de maquillage et le traitement des eaux d’alimentation.

Cette étude surmédiatisée a montré qu’une exposition prolongée d’une concentration d’aluminium dans la glande mammaire chez la souris comparable à celle mesurée dans la glande mammaire humaine induisait la formation de tumeurs du sein (1). Les auteurs ont conclu que les sels d’aluminium responsables de dégradation de l’ADN dans les cellules glandulaires mammaires normales de la souris pourraient être considérés comme un facteur carcinogène environnemental du cancer du sein. Même si les résultats de cette étude in vitro sont importants, cela ne permet pas de conclure que l’application quotidienne de déodorants contenant des sels d’aluminium sur la peau de l’aisselle expose au risque de cancer du sein. A l’inverse, même si quelques études ont démontré le passage transcutané des sels d’aluminium dans le sang après application de déodorants, aucune étude épidémiologique n’a, à ce jour, établit de lien entre les sels d’aluminium et le risque de cancer du sein chez l’Homme dont l’incidence diminue régulièrement en France depuis 2005. Et à ce jour, seules deux études cas-témoin avec fort niveau de preuve ont analysé (2,3) les conséquences de l’application régulière d’anti-transpirants sur le risque de cancer du sein. Aucune n’a conclu que l’usage régulier de déodorant/anti-transpirant a d’influence sur le risque de cancer du sein.

À partir du constat de l’effet potentiellement carcinogène in vitro des sels d’aluminium sur la glande mammaire animale et de l’incidence élevée des cancers du sein situés dans le quadrant supéro-externe (QSE) chez la femme, localisation proche de la surface habituelle d’application des déodorants, des équipes scientifiques ont émis l’hypothèse d’un lien possible entre déodorants et cancer du sein. Même si Darbre (4) a constaté qu’en Grande-Bretagne l’incidence de cancer du sein du QSE est passée de 48 % en 1979 à 53 % en 2000, cette observation n’est pas unanime. En effet récemment, Bright et al (5) n’a pas confirmé ces résultats après analyse entre 1975 et 2013 de la base de donnée américaine SEER recensant 630 007 femmes ayant eu un cancer du sein avec 1 121 134 femmes issues du registre anglais. L’augmentation des cancers du sein du QSE observée dans le registre anglais (13 % en 1975 versus 28 % en 2013) était significative alors qu’elle ne n’était pas dans la base SEER (27 % en 1975 versus 32,5 % en 2013). Les auteurs ont souligné un biais important dans le registre anglais puisque que 56 % des cancers du sein n’avaient pas de localisation anatomique précisée contre seulement 18 % dans le registre SEER. Par ailleurs le taux de cancers du sein situés dans les quadrants internes a significativement augmenté (p=0,001) aux USA comme en Angleterre alors que ceux situés dans prolongement axillaire a diminué de 9 % aux USA comme en Angleterre.

Enfin, l’application de déodorants étant en général bilatérale, la proportion de cancers du sein bilatéraux devrait être en augmentation ce qui n’est pas le cas puisque ce taux est stable entre 1 à 3% des cancers du sein (6).

Contrairement à ce qu’annoncent certains scientifiques exploitant le filon de l’anxiété par des alertes qui ne sont pas toujours fondées et le sensationnalisme sans souci de réelle véracité ni d’objectivité, les données scientifiques actuelles ne permettent pas de suspecter un lien de causalité entre l’application de déodorants et le risque de cancer du sein.

Même si les résultats de ces études in vivo ne doivent pas être occultées, il est indispensable d’agir d’abord sur les principaux facteurs de risque reconnus de cancer du sein tels que le tabagisme, la consommation d’alcool, l’obésité et l’absence d’activité physique, avant d’inciter les autorités sanitaires à mieux réglementer la concentration des sels d’aluminium dans les produits cosmétiques dont les déodorants ne sont pas les seuls.

L’auteur ne déclare aucun conflit d’intérêt en rapport avec le thème de cet article.

 

Références

  1. Mandriota SJ, Tenan M, Ferrari P, Sappino AP. Aluminium chloride promotes tumorigenesis and metastasis in normal murine mammary gland epithelial cells. Int J Cancer. 2016 Aug 19. doi: 10.1002/ijc.30393.
  2. Darbre PD. Recorded quadrant incidence of female breast cancer in Great Britain suggests a disproportionate increase in the upper outer quadrant of the breast. Anticancer Res 2005 (3c):2543-50.
  3. Mirick DK, Davis S, Thomas DB. Antiperspirant use and the risk of breast cancer. J Natl Cancer Inst 2002; 94:1578–1580.
  4. Fakri S, Al-Azzawi A, Al-Tawil N. Antiperspi­rant use as a risk factor for breast cancer in Iraq. East Mediterr Health J 2006;12:478–482.
  5. Bright CJ, Rea DW, Francis A, Feltbower RG. Comparison of quadrant-specific breast cancer incidence trends in the United States and England between 1975 and 2013. Cancer Epidemiol 2016;44:186-194.
  6. Nichol AM, Yerushalmi R, Tyldesley S et al. A case-match study comparing unilateral with synchronous bilateral breast cancer outcomes. J Clin Oncol 2011;29(36):4763–4768

 

Date de mise à jour : 17/10/2016